Rorqual

par Grégory Hosteins
 

 


Comment peut-il être possible de vouloir perpétuellement tomber ? Et comment le dire et comment le sentir si partout, de temps à autre, il nous arrive de heurter le sol ici et là, patries, parquets, plafonds et planchers ; si nulle part nous ne trouvons de précipice assez profond pour sentir l'abîme dans laquelle, il faut bien le dire, nous sommes engouffrés ?

— Réponds !

— Je n'en sais fou-tre-ment rien.

— Alors invente. Imbécile.

— Ça je le pourrais encore, inventer cela se fait, aujourd'hui on ne fait que ça. Mais t'en parler, comment je pourrais, puisque ça sort là où les flots de parole s'enroulent sans aucun fracas, au milieu des mots qui cognent mais ne brisent rien, ne franchissent rien ; dans cet espace où les lettres mêmes ne sont adressées à personne, ni à toi ni à moi, enveloppes scintillantes et closes, déposées-là pour personne, flaques de vies échouées dans le sable. Dans ce lieu où je parle, où on ne s'entend pas, pas même moi, je ne vois vraiment pas comment nous pourrions nous rejoindre.

— Je t'entends bien parler pourtant.

— Tu n'entends rien, tu lis. Et dans cet acte, il y a encore moins d'entente que dans aucun autre.

— Je suis tout près, c'est vrai, mais ce que je dis ne me revient même pas, comment tu penses que ça pourrait t'atteindre ?

— Parce que je n'ai pas à y venir, parce que c'est toi qui dois en sortir.

*

Soit.

Remémore-toi les fables du monde et celle-ci viendra peut-être disant que les hommes, descendants d'un être appelé Adam, ont été bannis d'un magnifique jardin. Suspendu au ciel. Nous avons chuté un jour, entendons-nous, du ciel vers la terre comme du parfait vers l'imparfait, du pur vers l'impur, du haut vers le bas. Terriens pour le mal, terriens pour un temps. Ce mythe, à imaginer que quelqu'un l'ait cru, du simple fait que les hommes, fut une époque, l'entendaient de tous côtés, et bien je pense qu'il a dû induire parmi eux une certaine perception de ce qu'il raconte. En quelque sorte, l'événement fut palpable. Je veux dire qu'il n'aurait pas été possible, selon moi, de tenir un discours aussi longtemps, avec tous les systèmes de contrainte qu'on voudra imaginer, si la Chute n'avait pas été rendu sensible dans la vie profane d'une manière ou d'une autre. Je ne pense pas qu'il soit possible de savoir que nous sommes issus de la Chute sans chuter encore de quelque manière. Et peut-être ce que nous appelons profane se trouve là. Dans l'exil terrestre.

Au fond de nous quelque part nous chavirons.
Où que l'on tombe, soyez-en sûr, quelqu'un criera à la profanation.
La terre ainsi fut sacrée,
Souillée.
Les hommes seraient-ils pour la terre une malédiction ?

Attention. Quand je parle d'une existence sensible de la Chute, je reste sourd et aveugle aux écrits, aux prêches, aux fresques, aux cérémonies, aux bassesses dont les hommes ont été témoins, je parle d'une perception chevillée au corps, une perception de soi telle que l'on puisse appréhender cette Chute dans son corps même, comme une présence si invincible que même les réfutations du dogme ne pourraient pas l'altérer. Quelque chose comme une histoire inscrite dans le corps qui perdure bien après l'effondrement des croyances. J'imagine donc qu'il existe une expérience de la Chute, une foi en son existence, qui passe par le corps et dort en lui.

Tout le problème est de pouvoir la réveiller.

— Tu penses vraiment réveiller quelque chose avec tes histoires à dormir debout ? À supposer que tu dises vrai, pourquoi cette « sensation », ce « sentiment » ou je ne sais quoi, ne serait-il pas l'expérience quotidienne, inapparente en un sens, de la gravitation ? Je ne suis pas capable d'énoncer les lois de la gravitation mais je sais, sans le savoir complètement, que mon corps pèse. Est-ce qu'on ne pourrait pas imaginer qu'à partir de cette expérience universelle et singulière qu'est la pesanteur, fait commun et attesté, des hommes et des femmes, en un lieu et un temps précis la Palestine donc ou l'empire romain ont inventé, compris cette déclinaison comme un déclin, comme une dégradation qui serait un jour vaincue ?

— On pourrait dire ça mais ce serait donner à ce qui n'est qu'une vérité tardive, le poids diffère du péché, la Chute de la Pesanteur, le sort d'une évidence originaire. Là où la science pourrait prétendre détenir une vérité première précédant de loin l'existence du christianisme, il faudrait dire que c'est probablement l'inverse qui s'est produit, l'expérience physico-mathématique de la pesanteur s'est dégagée progressivement ou par à-coups de celle, plus large, de la Chute. Des femmes et des hommes sur la terre ont éprouvé la Chute bien avant la Pesanteur et ce, malgré qu'ils en aient l'expérience la plus quotidienne, en eux, devant eux. Longtemps, le poids qui comprime notre poitrine, qui pèse sur nos épaules a été du même grain que cette goutte qui coule sur nos joues, du même tonneau que cette pluie qui n'en finit pas de tomber. Gravité et Péché débordaient de la même coupe. Deux amants enlacés précipités dans le même déluge. La langue en est la mémoire qui mêle dans le même souffle poids et culpabilité. Malheur à celui qui prend la vie au sérieux.

— Mais alors quoi, ce serait Newton qui aurait dynamité tout ça ? Ou Einstein ? Ou bien était-ce acquis depuis l'Antiquité avec ses atomes qui tombent dans le vide et qui quelquefois déclinent ? Et puis après, perdu, enfoui, enterré ? Mais sous quoi ? Dans quel tombeau ? Comment extraire de la Chute une chute, un mouvement de translation accéléré, orienté ?

— En suivant les autres déclinaisons qui l'entraînent : mouvements de phases, de corruption, d'abattement, d'effondrement… Le chemin de ce qu'on ne peut surmonter. Les voies de l'exil.

— Tout cela reste à démontrer.

— Tu me parles et m'ordonnes et tu ne m'entends pas. Je ne démontrerais rien. Ne suis pas là pour ça. Je m'en tiendrais à ce qui s'est dit, quelque part, il y a longtemps. Je continuerai à inventer tant que je pourrais.

— Alors, tu sais que tu vas tomber en pleine métaphysique.

*

À la racine de la perception de soi, pour certains d'entre nous, se confond péché et pesanteur. Mon corps est coupable de tomber. Je tombe parce que je suis coupable. La chute est le signe de ma culpabilité. Nous ne pouvons incliner sans décliner.

*

Rappelle-toi cette blague idiote que nous faisions étant mômes.

Nous sommes deux sur un canot sans savoir même nager. Nous sommes au-dessus de l'eau glacée et en étendant le bras, passant la main sous la surface, je sens à travers l'eau de cette baie claire et polluée, la vie qui m'est interdite, Rorqual nu, la peau bleue, imposant et fuyant.

Non loin, un ferry entame sa nième traversée, d'un bord à l'autre puis encore jusqu'au soir où il choisira pour la nuit son port, amarré. Quelques vagues, trois fois rien, et pourtant le canot tangue et menace de chavirer. Si nous bougeons, nous partons à l'eau, si nous ne bougeons pas, nous y partons aussi. Le premier saute, précipitant sa fin, certain de mourir, espérant du même coup sauver l'autre et se sauver soi. Le second s'accroche, oscille, oscille, ne sachant que faire puis finalement – de miracle ce soir il n'y aura pas – chavire à son tour. Le premier le rejoint, s'accroche à son épaule et tous deux s'agrippent à cette barque, seule planche pour eux de salut. Il fait nuit, on ne sait plus pourquoi on est venus là. En moins d'une heure, devant les lumières du port qui toujours à cette heure s'animent, les deux compagnons pétrifiés s'enfoncent dans les eaux et se noient.

Les deux ensemble inclinent et déclinent.

Dans deux sens différents.

*

Ecoute ! Le faux oracle va parler.

Les physiciens, avec leurs formules mathématiques, sont de bien étranges législateurs. Bien qu'ils ne commandent pas à la Nature, la Nature leur obéit. Ils n'en sont pas maîtres et elle est esclave. C'est que les physiciens lui ont ôté toute sa fantaisie ou presque et trouvé sa vérité sur cette face où, comme le disait Newton, elle reste toujours conforme à elle-même.

La Nature ne peut pas transgresser ses lois. S'il quelque chose d'imprévu se passe, le législateur sait qu'il doit se remettre à son travail, sa loi est incomplète ou approximative mais la Nature, elle, s'obéit toujours à elle-même. Sans faille. Toujours une loi viendra rendre compte du désordre apparent. La Nature se contient elle-même sans que jamais aucune force ne la domine, elle se force à obéir.

Au XIXe siècle et même avant, il arrivait que les relations entre les astres et les planètes, régies par cet étrange rapport entre force et obéissance, soient vécues à même les corps vivants, rapports soudainement palpables sous les auspices du désir et de la haine. Comme les étoiles, les êtres humains passaient pour s'attirer et se repousser sous le regard concupiscent du vieux Newton. Par là, ils incarnaient une loi irrévocable, irrésistible dont la connaissance purement démonstrative ne les délivrait de rien. Une loi qui ne commande pas mais qui dit la puissance d'une force à laquelle nous ne pouvons échapper. Une force qui, si elle nous fait tomber, n'a nulle besoin d'être obéie, ni entendue pour s'exercer. À lui désobéir, nous lui obéissons d'autant plus. Parvenue jusqu'au cœur du désir humain, la gravitation effaçait l'idée qu'il puisse agir comme une contrainte extérieure mais plutôt comme l'inclination de notre corps même : grave avec légèreté, pesant avec innocence.

Nous y étions soumis sans rémission. Nous étions gravité.

Newton, en son temps, fut célébré comme le nouveau Moïse. Einstein a brisé la table sur laquelle étaient gravées ces lois. La pesanteur ne se décompose plus seulement en termes de répulsion et d'attraction, notre désir ne communique plus avec les astres sous la rigueur hivernale d'une même sévérité. Qu'est-ce qui incline maintenant en nous ? Par où sentons-nous l'effet de la pesanteur ?

*

La découverte de la gravité, pourtant tardive dans l'histoire de l'espèce humaine, a été aussi importante que la découverte de la mort.

*

Depuis que la physique de l'âge classique a énoncé la loi de la pesanteur, nous ne chutons plus pareil.

Aide-moi, il doit bien exister un peintre, un poète, un musicien, un architecte pour avoir senti cela
en eux,
autour d'eux.
Aide-moi, ce sera ma seule preuve.

Avant la physique des Galilée, Kepler, Newton, etc., le cosmos était divisée en deux espaces orientés, qualitativement différents : les corps chutaient ou s'élevaient suivant leur naturelle destination. Le monde d'en bas, sub-lunaire : celui du devenir, de la corruption, du changement incessant ; le monde d'en haut, tout en haut : la sphère des fixes, des étoiles incandescentes, certaines immobiles d'autres mues d'orbes parfaites, des étoiles éternelles empreintes de cette lumineuse matière qui est la seule substance des formes géométriques. La nouvelle physique a unifié l'univers, fait disparaître cette division. Plus de haut, ni de bas, la terre a priori débarrassée de sa vilénie. Les corps en tout point ne cessent de passer par des changements d'état : repos, mouvement, vitesse, position… mais tous maintenant, qu'ils flottent ou qu'ils s'envolent, tombent.

Entre la lune et la terre, jusque là, la Chute sévissait. Parfois la malédiction qui frappait les hommes à la suite d'Adam s'étendait à la terre, au sol, aux animaux. La terre tonnait, le sol ne rendait pas ce qu'on y avait semé, les bêtes vous piétinaient. Cela dépendait. De la colère des hommes ordonnés. Qu'ont fait les nouveaux législateurs de la nature ?

Si on peut appeler la physique une science, c'est d'abord et avant tout parce que sa pratique ne peut être divisée et réduite sous le regard exclusif soit de la Technique, soit de la Sagesse. Les machines qu'elle peut fabriquer, les phénomènes qu'elle peut artificiellement répliquer, sont inséparables des univers, des dimensions de réalité inconnues qu'elle a ouvertes ou refermées. Il existe un profane mystérieux. Il faut donc le répéter, la physique n'a pas répandu les lumières sur un monde que les ténèbres insondables du Dieu assombrissaient encore. L'univers où sévit aujourd'hui la gravité est devenu infini au cours de longues méditations sur la perfection des attributs divins. L'étendue de l'espace était une des rares choses qu'on pensait pouvoir élever à l'infini. Dieu et l'univers pouvaient alors se confondre. Pas plus qu'une autre science, la physique n'est par essence anti-théologique.

La physique n'a pas rendu les hommes plus athées, elle a accéléré leur chute, précipité leur délivrance.

Maintenant, nous pesons tous vers le centre de la terre.
Les anges se crashent et communiquent dans la pourriture.

Avant même de s'être levés, nous sommes déjà en route vers le tombeau.

Le dogme chrétien fait de l'histoire humaine une déchéance, une histoire dont on connaît le terme et le déroulement sans savoir quand il adviendra. Assigner une date au retour du Christ fut dans bien des cas un geste hérétique pour l'Église. Vouloir en finir ici-bas avec cette malédiction, ce fut aussi une manière d'être chrétien comme les révolutions ont été une manière d'inscrire la fin des malheurs dans l'histoire. À chaque fois, une volonté de mettre un coup d'arrêt à la déchéance.

La déchéance a une fin qui est le sol de la Terre.

Les hommes ne pourront tomber plus bas.

La terre attire les hommes à eux.

Toute notre planète est empreinte de la même gravité.

Il n'y a pas de salut possible sur cette terre.

La Terre est damnée. Délivrée de son orbite, nous ne chutons plus. Invariablement, nous tombons.

Qu'adviendra-t-il alors ?

*

Quand on peine à atteindre le sommet que l'on aperçoit le long des chemins, on cherche un précipice où trouver de la hauteur. Pour retrouver le vertige de la vie. Dans le vide, aucun chemin qui n'ait été déjà emprunté, mille voies à découvrir. La seule impasse : la pesanteur et sa courbe rectiligne.

L'aéronautique a peut-être changé ceci dans nos vies : on ne peut plus avoir les pieds sur terre si quelque part on a pas déjà pris son envol.

*

Paul Virilio appelle vitesse de libération celle à laquelle les machines humaines doivent accéder pour s'arracher de l'attraction terrestre et quitter son atmosphère. Atteindre cette vitesse signifie tendre vers un espace libéré de toute gravité, de toute pesanteur. Un rêve de danseur. En cet instant, la Terre se libère de l'homme comme l'homme de la Terre. Dans l'espace, le péché rompt avec la pesanteur, l'homme n'est plus un fardeau pour lui-même, il ne pèse plus rien. Je suis pécheur et léger comme l'air. En fait, de la présence toute proche de la terre subsiste une micro-gravitation : la mauvaise conscience.

Le 20 juillet 1969, trois hommes qui venaient de s'enfuir de la Terre sont rapidement capturés par son satellite. Le lendemain, l'un d'entre eux frôle le sol lunaire et y plante le drapeau de sa nation pourtant étoilé. Aussitôt libérés, aussitôt rattrapés.

*

La lune aurait-elle pu devenir autre chose qu'une autre Terre ? Elle qui demeure en orbite autour d'elle.

Dans Autour de la lune, Jules Verne nous peint la lune comme un double originel de la Terre, une terre sans eau, sans air où le relief et le paysage sont modelés directement par les forces de l'univers. Une terre plus ancienne que la Terre mais encore dans son état natif. Pas une nouvelle Terre mais une terre neuve.

En posant le pied sur ce sol, les trois aventuriers de Verne auraient pu fouler une terre d'en deçà de la Chute. En posant le pied sur ce sol, les trois astronautes de la mission Apollo 11 ont pesé sur la lune comme s'ils étaient sur la Terre. Trop lourds encore malgré leur saut de géants.

L'alunissage fut manqué : ne fut pas révélé qu'il n'y avait nul besoin du retour du Christ pour sauver les hommes de la Terre.

*

Au fond du corps gît cette tristesse, cette compression, cet effondrement sur soi que seuls la danse, la vitesse et la descente peuvent nous faire sentir. Et nous en délivrer.

Corps d'enfant que l'on soulève. Souriant. Léger.

Un Rorqual qui va plonger.



mis en ligne le 7 septembre 2010